LES MUSIQUES CONTEMPORAINES (revue de la MAPRA - 12/2001),

actualités et points de vue

Être un musicien interprète aujourd'hui...

De nombreux éléments de réponses se bousculent pour aider à définir le travail quotidien du musicien interprète. A l'image de la question bien connue, adressée aux musiciens demandeurs d'emploi à l'ANPE : "Etes-vous musicien d'orchestre, musicien enseignant, musicien soliste, musicien intervenant...?". En effet, la première confrontation avec le monde professionnel en sortant du Conservatoire révèle que, en soi, interpréter la musique, être musicien, est un métier qui n'existe pas ! Il faut choisir une activité, et apprendre à nouveau.

Quelle est donc cette "case" qui correspond le plus à ce que j'ai envie de faire ? Pour certains, c'est évident : l'orchestre est un métier merveilleux, l'enseignement une passion, ou encore le prestige des récitals en soliste... Et pour d'autres, ce choix l'est beaucoup moins ; je suis de ceux-là. Car l'envie de croiser ces aspects paraît nécessaire à la vitalité artistique d'un interprète : la pratique de la musique collective est la base d'un enrichissement artistique et humain, l'enseignement invite à la réflexion et à un regard critique sur son art, ou encore, les récitals exigent une prise en charge réelle de la pratique instrumentale, de son évolution et de ses choix d'interprétation.
Ensuite, participer à la création me paraît personnellement fondamental dans l'activité du muscien interprète, en plus de l'entretien du répertoire. Le fait est que lorsque l'on travaille pour un orchestre, un conservatoire, ou une école, la création n'en est pas la priorité. Les musiciens intervenants ont cependant une marge de manoeuvre beaucoup plus importante avec les enfants en ce domaine, utilisant la création par, et pour son potentiel pédagogique.
Alors, paradoxalement, c'est la "case" de musicien soliste qui permet dans mon cas, de concilier au mieux les différentes facettes du métier, couplée avec le statut d'intermittent du spectacle - qui est la colonne vertébrale de la création musicale en France.

Tout est alors ouvert, la souplesse d'action du musicien soliste permet un large éventail d'activités, tout en singularisant son action en fonction de sa personnalité. Le GRAME, centre national de création musicale à Lyon, a répondu à mon appel en 1999 en m'accueillant comme artiste en résidence. Cela me permettait d'expérimenter, "grandeur nature", le fruit d'une réflexion universitaire amorcée à l'IRCAM à Paris sur "Le nouveau rapport interprète-instrument dans les oeuvres pour violoncelle nécessitant un dispositif électroacoustique" (DEA. 1998 IRCAM/EHESS sous la direction de H. Dufourt, J.Y Bosseur, et J.M Chouvel). Nombre de nouvelles oeuvres sont nées depuis, dans les studios du GRAME pour mon instrument le violoncelle, notamment celles de M.A Pérez-Ramirez, T. Pécou, F. Pattar, et celles des compositeurs permanents. L'utilisation de l'outil informatique en temps réel a peu à peu intégré les projets musicaux lors des concerts, ce qui a considérablement changé les habitudes de travail. Car la pluridisciplinarité - dans ce cas, il s'agit d'une collaboration entre musiciens, techniciens du son, chercheur en informatique - sous-entend de gérer les exigences entre tous, autour d'un projet et d'une volonté commune. Chaque membre de cette équipe doit alors faire preuve d'un grand sens de la tolérance, tous étant soumis à des contraintes très différentes. La nouveauté du genre, à ses débuts, a du éprouver ce choc des rencontres entre les sciences humaines liées à l'interprétation musicale, et les sciences exactes avec la recherche et l'ingénierie du son. Une fois les usages intégrés, la pratique de l'interprétation musicale se voit ainsi dotée d'une extension instrumentale sans limite, mise à la disposition des créateurs : les compositeurs.

On peut rapprocher cet aspect de l'interprétation musicale avec une certaine idée de la recherche. A l'IRCAM, il existe le statut de Compositeur en recherche. Pourquoi ne pas l'appliquer à l'instrumentiste pour celui d'Interprète en recherche ? Car c'est bien de cela dont il s'agit. L'interprète qui se positionne aujourd'hui face à la musique contemporaine est dans l'obligation de répondre, ou du moins de se questionner, sur la signification de l'acte d'interprétation musicale en concert ; avec toutes les interrogations relatives à la forme du concert classique déserté par le public, les relations avec les autres courants et disciplines artistiques, l'improvisation, la limite étroite entre la composition et l'interprétation dans l'interprétation des oeuvres interactives... C'est aussi à lui d'être le porteur d'un imaginaire, de faire évoluer son art pour le renouveler. Car l'interprète a la chance d'être le porte-parole des compositeurs - beaucoup plus entendu et mieux reconnu qu'eux. Enfin, il est le médium entre le public et la musique.
Ainsi, pour moi, interpréter consiste à faire aimer la musique, notamment par la découverte de la musique d'aujourd'hui, grâce à de fortes manifestations, toujours en relation avec des actions de sensibilisations, comme, par exemple, avec le
CDRom "Chant d'Aubes" que nous avons réalisé avec le compositeur Robert Pascal pour les lycéens de la Région Rhône-Alpes.

B.C