Entrevue avec Pierre STRAUCH, violoncelliste soliste de l'Ensemble Intercontemporain.
Réalisée par Benjamin
CARAT le 2 février 1998 à Paris, Cité de
la Musique.
avec l'aimable autorisation des Editions Peters : http://www.edition-peters.com/
Benjamin CARAT : Quelles sont les différentes
oeuvres pour violoncelle et dispositif électroacoustique
que vous avez abordées ?
Pierre STRAUCH : Tout d'abord, il y a les pièces simplement
avec bande, mais elles sortent presque du cadre dont on parle.
C'est le dispositif le plus fréquent au départ :
l'instrument acoustique est confronté à une bande
pré-enregistrée où les repères de
mise en place sont purement acoustiques. La synchronisation entre
les deux mondes se réalise au prix de beaucoup de concentration
de la part de l'interprète, puisqu'elle est rigide. Sans
la possibilité de jouer une fraction de seconde plus longue
ou plus courte à certains endroits, car il faut retrouver
des accents ou d'autres voix instrumentales traitées, modifiées
ou non. Dans ce cas là, c'est souvent une multiplication
de l'instrument. On se retrouve donc en situation de musique de
chambre avec un dédoublement de l'instrument.
A quelles pièces pensez-vous en particulier
?
Je pense à celle de Tiberiu Olah1
(Roumanie), mais il y en a d'autres. L'exemple le plus simple,
qui est une pièce pédagogique, est Raga2 de Alain Louvier, où les
problèmes de synchronisme sont très réduits
pour l'interprète puisqu'il n'y a pas d'éléments
avec un tempo très strict, trop difficile à repérer.
L'idée d'une profondeur par rapport à une source
acoustique est déjà présente, grâce
au rapprochement entre les deux mondes qui pose toujours un problème
quel que soit le dispositif.
Vous parlez d'un problème de rigidité, d'une
synchronisation à observer ?
Oui, et aussi de rythmes polyphoniques à réaliser
avec le support électronique.
Comment prenez-vous cela en compte dans l'apprentissage de
l'oeuvre ? Par une mémorisation, pour anticiper le déroulement
?
Oui, un peu comme des pense-bêtes, le travail est très
pragmatique. Il faut procéder à un repérage
comme pour un parcours. J'imagine quelqu'un qui fait de l'escalade,
qui doit exactement faire le même geste pour le même
déplacement, sinon c'est dangereux.
Est-ce qu'entre ces repères obligatoires, vous arrivez
tout de même à acquérir une certaine souplesse
dans l'interprétation ?
Oui, mais minimale. Il faut impérativement savoir qu'à
tel moment, la phrase concernée ne peut pas dépasser
une certaine proportion dans la vitesse ou la lenteur. Il faut
toujours respecter un déroulement. Le problème est
identique pour des pièces avec ensemble et bande où
le chef d'orchestre est tenu à une précision absolue.
Sinon des situations catastrophiques peuvent apparaître.
Il en est de même avec un soliste, c'est lui qui assure
évidemment le déroulement. La mise en commun du
monde de l'électronique avec celui de l'instrumental est
déjà une forme très évoluée,
pourtant la réalisation musicale reste un peu du bricolage.
Je pense d'ailleurs que c'est pour ça qu'on assiste au
développement de l'électronique en direct puisqu'elle
permet beaucoup plus de souplesse et de possibilités. Le
rapport avec une bande magnétique est intéressant
mais il est toujours le même, et il restera toujours le
même, il n'y a rien à faire. Quel que soit le degré
de raffinement de réalisation de la bande, c'est un objet
fini et impossible à contourner. La bande magnétique
est en quelque sorte l'ancêtre, la première réalisation
dans le domaine de l'électro-acoustique. C'est un peu les
tâtonnements, les coupes de ciseaux de Stockhausen dans
les années 50. Ça a donné du reste des choses
magnifiques. En particulier quand c'est l'électronique
seul, comme le Chant des Adolescents ou bien Zimmerman
qui a fait quelques pièces sur bande, on le sait moins.
Stockhausen lui-même a fait Kontakte, pièce
extrêmement élaborée, et d'une rigidité
terrifiante en même temps. L'écriture étant
très évoluée des deux côtés,
il faut un synchronisme vraiment très précis et
ça c'est un casse-tête pour les interprètes.
Après la bande il y a eu l'échantillonneur qui a
permis des choses plus souples, avec peut-être parfois les
mêmes problèmes de synchronisme mais où il
est possible d'intervenir sur le déclenchement des séquences.
Oui, à un moment voulu, mais quand même décidé
par quelqu'un qui joue un échantillonneur ou un clavier
maître. Il y a donc un interprète en plus. De toute
façon, la pesanteur inhérente à ce type d'activité
vient du fait qu'il y a au moins un technicien, et souvent plusieurs.
Par exemple, pour Time and Motion Studie II de Brian Ferneyhough,
il y a trois personnes en plus du violoncelliste. Quatre personnes
d'ailleurs passablement occupées, la plus occupée
restant tout de même le violoncelliste. Ceci dit, je me
souviens avoir vu des paniques derrière la console, me
demandant s'ils n'avaient pas autant de mal que moi parfois. Tout
cela évolue, les gens cherchent, créent des programmes
informatiques. C'est ce qui constitue la troisième nouveauté,
car les possibilités offertes par l'ordinateur dépassent
totalement la capacité humaine à suivre, déclencher,
ou mélanger des éléments.
Dans Advaya de Jonathan Harvey, l'interprète
n'a pas directement de contrôle sur le dispositif, il y
a une personne interposée, un assistant. D'après
vous quel contrôle devrait avoir l'interprète sur
le dispositif ?
Dans la pièce de Ferneyhough, il y a un système
de pédale aux pieds qui contrôle des volumes, l'interprète
a donc, à ce moment là, une influence directe. A
la fin de la pièce une modulation en anneaux se rajoute
aussi mélangeant la voix de l'interprète avec le
son du violoncelle suivant la position de la pédale de
volume. Quel que soit ce qui est relié à la pédale,
je crois que c'est quand même une des seules possibilités.
Puisque les mains sont de toute façon occupées par
un instrument, il est donc difficile d'imaginer une interaction
réelle. Même un musicien formé pour agir lui-même,
totalement ou en partie sur l'appareillage, n'aurait pas les mains
libres, il faut envisager d'utiliser les pieds, si l'on peut dire,
comme dans Ferneyhough, les autres solutions passant par le son
lui-même. Mais là, je parle des moyens empiriques.
Les pédales sont toujours limitées par le nombre
d'actions que cela multiplie.
Enfin, cela peut-être aussi un jeu du compositeur, comme
Ferneyhough, qui a inclus une espèce de polyphonie avec
le système des pédales, produisant jusqu'à
cinq actions à la fois. C'est un jeu formidable. Un jeu
polyphonique un peu virtuel et utopique, mais qui tient de la
gageure. C'est amusant de constater qu'il a éprouvé
la nécessité d'élever le niveau des volumes
comme une voix polyphonique en plus. Et d'ailleurs, c'est une
idée qui n'est pas nouvelle : j'ai vu récemment
dans le Klavierstuck VI de Stockhausen, qu'il a traité
les tempi exactement de cette façon en écrivant
des portées à part. Les tempi sont donc considérés
comme un élément de la polyphonie musicale, ils
ont leur propre système, avec des choses très jolies
à voir, par moment totalement utopiques, mais vers lesquels
l'interprète tendra. Pour cette question des pédales,
on peut obtenir des choses assez spectaculaires en l'élaborant
de manière extrême comme Ferneyhough le fait.
Pour un confort de jeu, préférez-vous déléguer
les problèmes de déclenchement à un technicien,
ou avoir un maximum de contrôle par vous-même sur
le déroulement des évènements ?
L'idéal serait d'avoir un maximum de contrôle, mais
cela dépend complètement de l'écriture. Dans
un cas comme Ferneyhough, il y a déjà une telle
densité de structure musicale pure, qu'on est déjà
au bord du gouffre lors de la réalisation du texte. Par
contre Jonathan Harvey a une écriture qui permettrait,
je pense, une interaction beaucoup plus réelle, ce qui
n'est pas tout à fait le cas pour l'instant non plus. C'est
une musique totalement différente, qui n'est pas pensée
comme une activité polyphonique avec la gageure d'utiliser
un instrument monodique. C'est plutôt un discours continu,
beaucoup plus fondu, d'une certaine façon plus dans la
tradition. Dans le cas d'une écriture très complexe,
le problème qui se pose est de savoir quels seraient les
moyens qui permettraient au violoncelliste d'intervenir, alors
qu'il a effectivement des choses parfois très épineuses
à réaliser.
Ferneyhough précise aussi que les assistants doivent avoir
une connaissance musicale très fine.
En effet, certaines parties destinées aux assistants sont
écrites avec des petits crescendo, des niveaux de volume,
des indications précises sur le déroulement des
évènements. Il ne faut pas seulement savoir lire
une partition, il faut aussi bien entendre.
Quelles sont les contraintes inhérentes à la mixité,
autres que les problèmes de synchronisme?
L'écoute est très importante. Un des malentendus
entre les deux univers, instrumental et électro-acoustique,
est qu'on ne reconnaît pas les sons électroniques,
ils ne sont pas connotés a priori comme des sons
instrumentaux. L'interprète se trouve toujours devant une
surprise, même si au bout de cinquante ans ou plus de musique
électro-acoustique, on commence à avoir un certain
nombre de repères. Il y a des habitudes, malgré
tout.
Tout à
l'heure vous parliez d'une écoute de musique de chambre
par rapport à une bande fixe. Dans l'exécution musicale
proposée par ce type d'oeuvre, on serait tenté de
s'interroger sur le rapport sujet/objet suggéré
par les deux parties:: qui est qui ?
Oui, c'est très intéressant. Dans Ferneyhough notamment,
il y a certains endroits où le violoncelle acoustique perd
quasiment sa particularité. D'autant plus qu'il est amplifié
et que son propre son s'apparente beaucoup plus à un son
électronique que s'il était simplement légèrement
soutenu. Et puis il y a les feedbacks3,
où le violoncelle est exactement confronté à
des doubles de lui-même. L'ambiguïté volontaire
est passionnante, car elle remet en cause le bel canto,
la voix principale ou la voix monodique. Une espèce de
polyphonie se crée avec le violoncelle lui-même,
elle est imprévisible puisqu'on ne sait pas à quel
moment on se trouve dans le déroulement du feedback.
Je pense que c'est un parti pris du compositeur, qui va justement
jouer avec cette ambiguïté, car il ne s'agit pas d'un
monde électronique un peu inconnu et étrange. Il
s'agit simplement de retours d'enregistrement de l'instrument,
qui crée toujours quelque chose de différent et
force la réaction de l'interprète.
C'est également le cas dans Estrofas de Enrique
X. Macias, où il y a le même phénomène
avec des séquences réinjectées qui sont provoquées
par certains accents joués fortissimo par le violoncelle,
à ce moment le feedback se déclenche, ce
n'est donc jamais exactement au même endroit. On a un espèce
de jeu, où on ne sait plus qui est qui. Mais ça,
c'est plutôt stimulant, bien que ce soit une difficulté
nouvelle. Ça n'existe pas dans l'écriture, même
dans les tentatives d'aléatoire des années 60 et
70. Je pense à Lutoslawski ou à Boucourechliev qui
ont écrit de façon très élaborée,
avec des éléments qui ne doivent pas se superposer,
mais chaque interprète suit son cap. Alors qu'ici, il y
a une espèce de remise en cause de l'interprète,
son autorité est sapée par lui-même. C'est
un peu l'idée de l'homme et de son double, de plusieurs
personnages qui sont lui-même et qui lui disent mais non,
mais pas du tout.
Comment l'interprète peut-il aborder une oeuvre comme
Time and Motion Studie II ? Est-ce qu'il faut prendre les
problèmes un par un, par couches successives ?
Non, parce que ça n'a pas de sens. Ce ne seront pas les
mêmes gestes lors de l'exécution. Ça peut
être intéressant de séparer les parties une
fois, mais il est évident que ce que l'on réalisera
avec une grande aisance, n'est pas forcément destiné
à être fait avec aisance. Il y a toujours une interaction.
Donc il faut considérer les différents éléments
dans un ensemble.
Ce sont des gestes isolés, mais il faut avoir une lecture
polyphonique. C'est à dire que l'interprète doit
toujours avoir à l'esprit la combinaison des éléments,
et non pas les éléments eux-mêmes. Il est
nécessaire de les contrôler indépendamment
le plus possible, mais très souvent en fonction de ceux
qui viennent s'ajouter.
Par rapport au dispositif, est-ce que vous prenez tout de suite
en compte les phénomènes qui peuvent perturber le
jeu ? Notamment l'apprentissage des mouvements des pieds ?
Ceci est un problème énorme. On ne peut pas en tenir
compte tout de suite. Il faut attendre d'avoir assimilé
un minimum le texte de façon purement instrumentale avant
d'intégrer les mouvements des pieds, qui ne correspondent
à rien quand on est dans sa chambre à travailler
sans le dispositif, mais qu'il est indispensable d'assimiler,
puisque c'est aussi un geste physique à intégrer
dans l'ensemble des autres gestes.
Pour libérer
les pieds, vous avez précisé dans un article4 que
vous l'aviez jouée avec une pique très haute.
C'est une question d'angle de genou pour avoir une action sur
le pied. Si l'on est assis en situation plus haute, l'angle du
coup de pied est correct et on a une meilleure action. Évidemment,
ça change le rapport à l'instrument, c'est donc
un peu plus difficile car ce n'est pas le même rapport géographique,
physique. Il est nécessaire de s'adapter un petit peu.
Quand on trouve pour la première fois un mouvement complexe
des pédales, on voit très bien que ça correspond
à une espèce de resserrement avec une autre action.
Et c'est très facile, finalement, de se laisser influencer
par le manque de dissociation qu'on a naturellement, d'autant
plus que Ferneyhough a mis random fluctuations.
On peut s'aider de son incapacité naturelle à faire
plusieurs choses à la fois, le mouvement nerveux d'accentuation
peut aider d'une certaine façon les pieds à faire
des mouvements ataxiques, non contrôlés, puisque
c'est ce qu'il veut à cet endroit là. D'autres endroits
sont plus complexes. Ce qui est passionnant, c'est qu'il y a toujours
une nécessité musicale.
Dans cet article, vous parliez d'une pièce
instrumentée : au début il n'y a pas d'archet, les
deux mains ont des évènements dissociés,
les pieds aussi, ce qui peut rappeler le jeu de l'orgue ou de
la harpe. Les quatre membres sont indépendants.
Avec la dissociation du rythme joué par les deux mains.
Par exemple ici, on a des glissandi fortement rythmés
et des percussions périodiques, plus rapides que l'autre
action.
(exemple 2 : page 2, 2° système)
Il y a aussi des moments, lorsque l'on joue
avec l'archet, où le compositeur dissocie la vitesse des
notes écrites et celle de l'archet. Comme quelqu'un qui
trébuche, ou qui a trop bu et qui essaie de parler. Il
y a une différence entre les syllabes émises et
le moment où il les laisse sortir, ce qui fait qu'on ne
comprend plus rien. Un peu l'effet d'ivresse.
On peut remarquer aussi le fameux passage où les quatre
cordes sont écrites. Dans les notes préliminaires,
Ferneyhough propose éventuellement, à cet endroit
de la partition, de réécrire une séquence
pour deux voix, dans le cas où l'on utiliserait un médiateur
de guitare en métal.
(exemple 3, page 5, section I.3.iii.)
Finalement l'idée devra être la même. De toute
façon, il faut essayer de répéter les deux
actions contraires, et puis les autres petites actions violentes
par ailleurs. En ce qui concerne le médiateur de guitare,
avec tout le respect que je dois à Ferneyhough, c'est typiquement
la méconnaissance du compositeur de ce qu'est le geste
instrumental qui s'exprime. En effet, cela sous-entend avoir un
autre objet posé quelque part que l'on puisse prendre en
un dixième de seconde, et le reposer en un dixième
de seconde, c'est totalement irréaliste.
Vous l'aviez joué avec les ongles ?
Oui, en essayant d'être le plus suggestif. Un peu comme
dans Pression de Lachenmann. Il y a les mêmes problèmes,
pas du tout avec la même musique mais il est question de
créer des sons suffisamment perceptibles avec un mode de
jeu qui est très discret par nature.
Du point de
vue analytique, que doit considérer l'interprète
avant d'aborder cette oeuvre ?
Je crois qu'il est important de distinguer les phases d'activités.
Celles qui se fondent sur des gestes de sons purs, comme le début
avec une espèce de jeu sur quelque chose d'impossible,
un raffinement extrême de timbre joué avec les deux
mains à nu, sans matière apparente, très
ténue et éclatée en petits éléments.
Et donc distinguer cela avec les moments où l'écriture
est presque post-Webernienne, très rapsodique et très
virtuose : glissando5 ,
avec les quatre actions sur les quatre cordes. Par exemple page
7, on a presque l'impression d'entrevoir Schoenberg, avec des
quarts de tons, des rythmes complexes, et un certain nombre d'effets
de timbres tout de même particuliers.
(exemple 4, page 7)
A partir du moment où l'on reprend
l'archet ?
Oui, la section 3 page 3 donne aussi cette impression, après
une complexification terrible des choses. Ici, on a également
une écriture très pure, avec un violoncelle plus
traditionnel, mais très instrumental. Alors que l'on vient
de cette accumulation terrible où il pousse à l'extrême
la dissociation des gestes avec des vitesses différentes.
Par rapport
aux indications...
C'est toute une poésie à part, avec un côté
un peu Rabelaisien. Ce doit être très amusant de
réunir toutes ces indications parce qu'il y a des choses
absolument incroyables. Je crois que c'est quelqu'un qui a beaucoup
d'humour. Je pense que là aussi il y a une polyphonie,
une espèce de contrepoint par les indications par rapport
à la réalité physique et psychologique du
moment. Mais ce n'est pas toujours le cas ; au tout début
par exemple, c'est pléonastique : Extremely nervous,
c'est facile, mais insistent, on ne peut qu'espérer
y arriver. Parfois le décalage est un peu surréaliste,
je crois qu'il joue beaucoup là dessus. Il y a un côté
très Moyen Âge chez lui. Avec tout ce que l'on imagine
de truculence et de sauvagerie, mais aussi de finesse. C'est vrai
que les indications sont un véritable poème. Par
exemple : Like a fanfare6,
ce n'est quand même pas un 4/4, de plus il écrit
cela sur trois notes, c'est assez fabuleux !
Toutes
ces indications, ces dissociations demandées pour arriver
à faire jusqu'à cinq actions différentes
en même temps ; tout cela ne contribue-t-il pas à
mettre l'interprète dans une espèce de situation
de panique ?
Un état de stress. Oui, je crois qu'il joue là dessus,
mais avec beaucoup de finesse. Ce n'est pas du tout pour ennuyer
les interprètes contrairement à ce que pensent certains,
je crois que c'est quelqu'un qui mène son projet jusqu'au
bout. Il a cette idée d'arriver à son résultat,
ce n'est pas seulement une polyphonie virtuelle sur un instrument
monodique. Et finalement, il note, même de façon
paradoxale, humoristique ou curieuse, quelque chose qui a à
voir avec l'idéal de ce que l'on pourrait obtenir. Et ça
c'est quand même très fort, c'est digne des très
grands de l'Histoire. D'une certaine façon, au premier
abord, on se dit que ces indications sont un beau jeu intellectuel,
puis on s'aperçoit que pas du tout.
En effet, si on arrive vraiment à cette violence réservée
(violent but reserved7),
et puis froidement impénétrable (coldly inscrutable8), d'une certaine façon
c'est le stade suivant. C'est comme dans une musique du passé,
où dans un premier temps on apprend péniblement
les notes, et puis finalement au bout de vingt ans, on commence
à entrevoir le phrasé, la découpe, l'harmonie,
c'est exactement le même problème mais adapté
à un style résolument moderne, contemporain. Si
on arrivait à jouer cela : détaché et violent,
mais réservé et puis froidement insondable. Je pense
que ce serait le caractère véritable de la phrase.
Ce n'est pas du snobisme, il y a une totale honnêteté,
les gens ont du mal à le suivre parce qu'il est quand même
très fin. Lourd et pédant9
(heavy, pedantic), c'est difficile de savoir jouer de façon
pédante, c'est presque impossible. L'indication de caractère
indique le résultat, comme les derniers classiques où
les premiers romantiques, et pas seulement le moyen de réalisation.
Et cette pénétration par l'esprit de ce qu'il veut
musicalement, c'est très fort. Je dois dire que l'on n'y
arrive pas : mais chapeau bas ! Cet endroit où les quatre
cordes possèdent leur propre ligne : il précise
adagio maestoso10. Ça
c'est formidable!
La tourne de page pose-t-elle un problème ?
Il n'y a pas de solution, on se fait des panneaux gigantesques
et on les fait voler partout autour de soi. Ce qui rajoute encore
au côté hystérique. C'est difficile de faire
des réductions de formats parce qu'il y a une foule d'informations,
et on a quand même besoin d'en lire un certain nombre même
si on a mémorisé une partie des activités
: il est nécessaire d'être réinformé.
Combien de temps de travail l'interprète doit-il envisager
avant d'arriver à un résultat ?
Il faut compter plusieurs mois.
Et lorsque l'on ajoute le dispositif, le travail bascule-t-il
dans une autre direction ?
Non. Il risque surtout de s'abîmer parce qu'il y a tellement
de choses à régler, lorsque l'on arrive avec le
dispositif et le technicien, que l'on fonce tête baissée,
et la moitié de ce que l'on a établi se perd. Il
faudrait arriver avec une connaissance de la partition absolument
détachée.
Par rapport à l'écoute, les feedbacks peuvent-ils
déstabiliser aussi ?
Pas réellement, dans la mesure où le stress est
tel dans cette pièce que ça paraît une gentillesse
à ce moment. On a tellement l'impression d'être dans
un tunnel, avec une perception du temps et du geste instrumental
extrêmement détaillée, à la fois complexifiée,
un peu frénétique, avec des clairs-obscurs, un côté
un peu hystérique, que l'on est dans un état de
remise en cause totale. Le délai se supporte alors très
bien, il n'est pas du tout traumatisant.
Et en ce qui concerne l'intervention de la voix ?
L'intervention de la voix est utile uniquement pour la modulation
de sons. Elle a strictement un rôle de déclencheur.
Ferneyhough précise au début de la partition la
phonétique qu'il souhaite employer.
Oui. En général ça se résume à
des feulements et à des crachements à cause de la
modulation. Il demande des sons très précis, comme
des ff, des che qui ne passeront de toute façon pas dans
le micro, puisque c'est un micro de gorge. C'est toujours le projet
un peu iconoclaste, où il va réaliser avec le plus
grand soin quelque chose de totalement inutile. Cela rappelle
encore le Moyen Âge, ce goût du geste élaboré
mais pas forcément utile.
En ce qui concerne une éventuelle amélioration
technologique du dispositif, ici ces sonorités émises
par la bouche ne sont pas perçues par le micro de gorge
: est-ce qu'il faudrait les rendre apparentes ?
Ce serait peut-être perdre un côté folklorique,
parce que je crois que ça doit amuser le compositeur que
l'on ait l'air de quelqu'un dont on va analyser le sang, ou bien
que l'on va torturer, avec des fils attachés partout. Il
y a les deux micros sur le violoncelle, deux pédales pour
chaque pied, le micro de gorge qui rappelle un garrot, on ne sait
pas ce qui va se passer à la fin de la pièce. Si
on arrive à supprimer cette contrainte là, peut-être
que cela peut perdre d'un point de vue visuel. Le côté
un peu bricolé, avec des gadgets, est important. Je me
demande si Ferneyhough ne serait pas réticent à
ce que justement ça devienne trop simple, bien qu'il soit
d'accord pour envisager un système allégé,
avec une plate-forme unique, un ensemble d'appareils qui soit
gérable par un seul technicien.
Il y a beaucoup d'éléments cachés, dans cette
pièce, qui ne sont pas toujours aisés à réaliser.
Même lorsque l'on y arrive, on ne les perçoit pas
forcément. Alors cela remet totalement en cause la psychologie
du jeu, c'est sans doute une des oeuvres les plus poussées
qu'on ait faite pour le violoncelle, sans compter le dispositif.
Il touche à tous les aspects du rapport entre un interprète
et un texte, un instrument, et le public : il y a une espèce
de triple, de quadruple dialectique. Comme la polyphonie de la
pièce elle-même, il n'y a pas vraiment de références
pour parler de cette oeuvre.
Lorsqu'il s'agit de travailler la partition, on est loin d'avoir
l'esprit aussi clair sur la question. On est totalement immergé
dans la pièce. Après, seulement, on prend du recul
par rapport à l'oeuvre. Mais c'est sûr que la première
nécessité est d'accumuler ce nombre hallucinant
de gestes déphasés. On a presque l'impression de
ne rien savoir faire au départ, cependant il y a une approche
tactile, un sens du résultat qui est fabuleux.
Ce discours est tellement fort et élaboré, qu'on
ne peut que tâcher d'y adhérer le plus possible.
Malgré les difficultés techniques, les pédales,
les feedbacks, l'inconnu de la partie électroacoustique,
une fois la difficulté techique dépassée,
on atteint un degré de liberté fantastique.
1 non éditée
2 Raga with harpischord mixed, éditions Alphonse Leduc, Paris, 1977.
3 Le feedback est un procédé électronique qui permet de mémoriser et de répèter en boucle ce qu'il enregistre. Il peut être réalisé à l'aide de deux Reevox traversés par une même bande, l'un en amont de cette bande, l'autre en aval. Le son est enregistré par le Reevox placé en amont, il sera relu un peu plus tard par celui disposé en aval, puis réinjecté dans le Reevox en amont. Tout ce qui est enregistré se répète et s'accumule.
4 cf.Cahiers Musique n°2, Festival de la Rochelle, 1981.
5 cf. exemple 3
6 page 3, séquence I b
7 page 4, I.3.i.
8 page 4, I.3.i.
9 page 4, I.3.ii.
10 cf. exemple 3